- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 21 mai 2017

“L'idée de Dieu est, je l'avoue, le seul tort que je ne puisse pardonner à l'homme.” - Sade







“Les passions de l’homme ne sont que des moyens que la nature emploie pour parvenir à ses desseins.”

Donatien Alphonse François de Sade, marquis de Sade

Le Marquis de Sade,
2 juin 1740 – 2 décembre 1814


















Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous découvrions la racine indo-européenne *merg-, “frontière, limite”, qui se cachait derrière l’anglais Mercia.
(Mercia? Mais oui, l’ancien royaume de Mercie, aux frontières du Pays de Galles).

Nous avions vu que de *merg-, par l’entremise des germaniques *markō- “frontière, limite” et *marka-, “signe”, nous avait donné les français marque, marche, marcher, et même marqueterie.
Ou carrément marc (celui de marc de champagne).


Évidemment, vous pouvez aisément le supposer, si de *merg- via *markō nous avons reçu marque, il en est de même de nos remarque, et démarque.
Inutile, je pense, de nous épancher sur ces deux mots bien connus. 

Bah, allez oui, peut-être une chose, pour remarque, déverbal de remarquer: le préfixe re- qui y est utilisé a ici une valeur intensive.

Et pour ce qui est de démarque, il est le déverbal de dé-marquer, - exprime la privation, la séparation…, et a dû signifier en un premier temps, littéralement et tout simplement, “enlever la marque de”.

En revanche, démarcher ne signifie pas, mais pas du tout, enlever la marche, ou arrêter de marcher.
Ben non, ici, le préfixe- est employé ici avec sa valeur de renforcement, tel qu’on le trouve par ailleurs dans découper, dédoubler, détenir, dénier…
Amusant, non, cet emploi de notre dé-!  
Pour la petite histoire, il s’explique par le fait que la particule latine de- pouvait donner à un verbe une valeur perfective (où l’accent est mis sur le résultat de l’action), d’où cette valeur d’intensification, de renforcement dont il teintait le verbe… 
Le composé démarcher signifiait donc, à l’origine (au début du XIIème),
tout comme le verbe simple sur lequel il avait été formé (marcher, pour les moins vifs d’entre nous),
fouler aux pieds. Ou aussi “commencer à marcher, marcher”.

Son déverbal actuel, démarche, a pris au XVIème le sens de “manière de marcher”.

De là, figurativement, “manière d’agir”, et puis - surtout au pluriel -, “tentative auprès de quelqu’un pour en obtenir quelque chose”. 

D’où aussi nos démarchage, démarcheur… et l’emploi transitif de démarcher (“démarcher un client”).



Ici, une façon hilarante de répondre à du démarchage par téléphone.
Désolé, c'est en anglais (enfin, en américain)




Nous parlions d’intensitifs…

L’équivalent espagnol de marquer, c’est marcar.
Au début du XVIIème, on rencontre son intensif: demarcar, dans le sens de “marquer les limites d’un pays, d’un terrain”.

D’où l’espagnol demarcación.

Que nous avons emprunté, dans l’expression “ligne de démarcation”, au tout début du XVIIIème.


À l’origine, cette fameuse ligne de démarcation s’appliquait exclusivement, précisément et spécialement à cette ligne tracée par le pape Alexandre VI sur la mappemonde, pour séparer les possessions espagnoles des possessions portugaises.





Ce n’est qu’au XVIIIème qu’elle s’étend à toute ligne marquant la séparation de deux territoires, voire - au figuré - de deux pouvoirs.

Nous connaissons évidemment surtout l’expression pour son emploi entre 1940 et 1942, où elle délimitait, en France, la zone occupée et la zone libre.





Mais… revenons à notre point de départ, à Mercia.

Un ami à moi, qui se reconnaîtra vite, a voulu faire très intelligemment, très sainement et avec une présence d'esprit qui l'honore le lien entre Mercia et Murcia...
(ce que je peux particulièrement bien comprendre, dans la mesure où moi-même, c’est précisément la première chose qui m’est passée par la tête quand je réalisai l'origine de l'anglais Mercia. J'adore le raisonnement de mon ami. Cultivé, fin... - moi, en plus, je suis modeste.)
Car oui, on peut voir la Murcie comme à la frontière. Avec quoi? L’Andalousie.



Hélas, non, il semblerait qu’il n’y ait strictement aucun rapport entre Mercia et Murcia.
Murcia, la région, tiendrait son nom de la ville, Murcia, qui, très subtilement, en est aussi la capitale.

L’étymologie de Murcia n’est pas très claire, et plusieurs théories existent.
Ce que l’on sait: Murcia a reçu son nom de l’émir de Cordoue Abd ar-Rahman II en 825, qui la baptisa - enfin, si on peut dire - Mursiyah, en arabe: مرسية.

Parmi toutes les théories sur l’étymologie de son nom, je m’en vais vous donner les deux plus communément admises: ce nom dériverait du latin Myrta ou Murtea, “le pays du myrte”. 
Myrte? De la famille des myrtacées, il est répandu dans les régions méditerranéennes où il sert à la confection de diverses liqueurs


Ou alors, le nom dériverait tout simplement du latin Murtia, basé sur le nom propre Murtius.
Ce qui est entre nous assez facile: personne ne pourra jamais contester ce genre d'étymologie... Je sais pas d'où ça vient? Et hop là, ça vient d'un nom propre...

Donc, avec Murcia/Murcie, on est dans l’impasse.



Mais qu’à cela ne tienne! Car notre vaillante indo-européenne *merg-, “limite, frontière”, toujours par le proto-germanique *markō-, a donné le francique … *marka.

Et qu’est-ce qu’il nous a donné, le francique *marka, hein?

Eh bien, par le latin médiéval marca / marcha, “borne-frontière, limite, frontière, ou encore “région limitrophe”, notre français … marche.


*merg-, “limite, frontière”
germanique  *markō
francique *marka, “limite, frontière”
latin médiéval marca, “borne-frontière, limite, frontière, “région limitrophe
français marche


Dans cette acception, marche désignait la province frontalière d’un État, que l’on appelait d’ailleurs souvent marche-frontière.

Par extension, il se rapportera à toute région frontalière.
Et puis, s’appliquera finalement à toute région, ou pays (1212).


Ces marches, sous des noms divers, mais toujours bien basés sur le germanique *markō-, on les trouvait pratiquement partout dans l’Europe du Moyen Âge…

Ben oui, vu le nombre d’états ou de régions qui, à l’époque, ne demandaient qu’à envahir le ou les voisins, le mot et concept germanique fut très rapidement adopté par tout le monde.
C'est d'ailleurs probablement la seule chose sur laquelle tout le monde était d'accord.

Si dans les territoires francs, on avait des marches, en Allemagne, on avait des Marks, en Italie le Marche, en Angleterre the marches

Le Marche


S'il y avait un nom pour ce type de régions, il y en avait également un pour celui qui en était le gouverneur...

Le nôtre
- je veux dire le mot français qui désignait cette fonction importante -
n’est pas à proprement parler français, du moins à l'origine, car nous l’avons emprunté à l’italien marchese, “gouverneur d’une marche”.

Notez quand même que le -ese final de marchese, les Italiens eux-mêmes nous l’avaient précédemment emprunté, en le calquant sur le -is final du mot ancien français que nous employions jusque là: marchis (attesté entre 1080 et 1524, si vous voulez vraiment tout savoir).

Ce nom, donc, que nous avons emprunté à l'italien, oui c’était… marquis!

Il devint plus tard, au XVIIème, un simple titre seigneurial, lié à la possession d’une terre, un... marquisat (1474), puis un titre situé entre duc et comte dans la hiérarchie nobiliaire.



Si donc en Italie on parlait de marchese et en France de marquis,
dans les provinces du Saint-Empire romain germanique, on parlait d’un…

margrave, du moyen néerlandais marcgrāve, que l’on pourrait décomposer, en reprenant les deux racines germaniques sur lesquelles il se base, en

  • *markō, (“frontière, limite”, pour ceux qui n’ont pas pris la peine de se réveiller avant de se lever), et
  • *grafa, “rang militaire”, d’où “comte, duc” (mais oui, pensez au Graf allemand)


Charles-Guillaume-Frédéric de Brandebourg-Ansbach,
12 mai 1712, Ansbach – 3 août 1757, Gunzenhausen,
margrave de Brandebourg-Ansbach de 1723 à sa mort.
(source)

En Angleterre, le Roi désignait, pour garder la frontière entre l’Angleterre et le Pays de Galles
- région que l’on appelait avec bon sens les Welsh Marches -,
un Marcher Lord.

Oui, il s’agissait de la région où s’étendait précédemment la Mercie.

source: https://en.wikipedia.org/wiki/Welsh_Marches


Et toujours en Angleterre, pour garder cette fois les régions frontalières avec l’Écosse, mais aussi en Écosse, pour garder les régions frontalières avec ... l’Angleterre...
- régions ce que l’on appelait des deux côtés de la frontière les Scottish Marches -,
...on nommait des Warden of the Marches (Gardiens des Marches).

Il y avait six de ces Marches en tout, trois en Angleterre (West, Middle et East), et … et … trois (bien!) en Écosse, West, Middle et… East.






Ah là là, mon emploi du temps plus que chargé m'empêche de vous en dire plus cette semaine...

Nous terminerons donc notre tour de *merg- dimanche prochain!




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric



******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************


Et pour nous quitter, 

- c'est la ligne de démarcation, dont on a totalement oublié l'origine espagnole,
qui m'y a fait penser -

l'original, espagnol, de La Foule
(qu'adaptera Michel Rivgauche et chantera Edith Piaf, évidemment)

Amor de mis amores, 

interprété ici par la chanteuse colombienne Margarita Vargas
(dite Margarita La Diosa de la Cumbia)

Il s'agissait à l'origine d'une valse, intitulée Que nadie sepa mi sufrir,
écrite par deux Argentins,
Ángel Cabral pour la musique, et
Enrique Dizeo pour les paroles.




dimanche 14 mai 2017

certaines marques de chaussures sont plutôt faites pour se faire remarquer que pour marcher






“La danse, n'est-elle pas la marche dans son apothéose ; marche noble, dépouillée d'un but utilitaire, et libre comme un jeu d'enfant ?”

Anne Hébert, Le Torrent 


“Non, pas du tout, non. Vraiment pas. Non, j'ai beau chercher.
Essaie de faire le chemin de Compostelle en dansant, et on en reparlera après, hein. 
Et Anne, tant que j'y pense, si j'étais toi, je songerais à changer de marque de tisane”

Frédéric Blondieau,  Les pieds sur terre




Bonjour à toutes et tous!



Je ne vous l’avais pas dit, mais les deux articles précédents, marins,
- allez, on relit "Tribord, c'est à troite" - Georges Buyse et 
Mull was astern, Rum on the port, Eigg on the starboard bow -
m’avaient été inspirés par une série que j’ai découverte récemment: The Last Kingdom,...


The Last Kingdom

- Destiny is all -




... basée sur la série de livres de Bernard Cornwell “The Saxon Stories”, que je me suis d’ailleurs promis de lire bientôt.

Après tous ceux que je me suis déjà promis de lire, et qui prennent la poussière dans la bibliothèque ou de la mémoire sur mon Kindle





The Last Kingdom parle des Saxons, ceux que l'on appellera plus tard les Anglo-Saxons, l’action se situant fin du IXème siècle dans cette région que nous appelons Angleterre, quand le seul refuge saxon contre les Danes (les Vikings, danois peut-être, mais aussi norvégiens) n’est plus qu’une bande de terre tout au sud du pays, le royaume de Wessex.

Le Wessex, ici en bas de la carte














C’est à partir de là que se fera ce que l’on pourrait qualifier de Reconquista avant la lettre, la reconquête de leur territoire par les Saxons, qui verra la création du premier royaume unifié réellement anglais.



Le roi du Wessex, à l’époque, c’était Alfred
Ou plutôt Ælfræd.
Ælfræd the Great, l’un des deux seuls monarques anglais... 
- et Dieu sait s’il y en a eu un certain nombre - 
... à avoir jamais reçu cette épithète de “le Grand”.  

Alfred the Great

Oh, du prénom Alfred, Ælfræd, “le conseil des elfes” - ou aussi, pourquoi pas, “sage elfe” -, on en parlait ici, il y a déjà quelques années: 
une nuance plus blanche de pâleur

Et oui, ce sont les longs bâteaux vikings...
- ce que l’on appelle génériquement en français drakkars, bien qu'il y en ait eu de plusieurs types: Busse, Skeide, Sud, Drage... - et surtout leur aviron de gouverne -,
qui m’avaient lancé sur la piste de tribord et bâbord.




The Last Kingdom m’a obligé à relire et réviser mon histoire de l’Angleterre, et de la Grande-Bretagne.

Plongé sur une carte des lieux au IXème siècle, je tombe sur Mercia, le royaume de Mercie.


Et je suis intrigué.

Mais d’où peut bien venir ce bien curieux mot?

Wessex, c’est facile, c’est le royaume des Saxons de l’Ouest, West Seaxe.

Mais Mercia? On dirait un mot latin, non?

Eh ben oui, Mercia est un mot latin. Enfin, oui, mais non.



Il n’est en réalité que la latinisation d’un mot vieil anglais, que l’on retrouvait sous les formes mierce, myrce, mearc, ou même mærc.

Ce - faisons simple - mearc, c’était la frontière, la limite.

Et donc, Mercia, ou plus formellement Miercna rīce, le royaume de Mercia, c’était le royaume de ceux de la frontière. Des frontaliers.
Et vous l’aurez déduit, le vieil anglais rīce est un dérivé de notre indo-européenne bien connue *reg-1, “mener, rectifier…” 
- relisez donc The Queen, une femme comme les autres -,  
à qui nous devons une ch un nombre impressionnant de dérivés, notamment le latin rex, mais aussi nos français roi, recteur, règle, ou même riche (celui qui est puissant)
Rīce descendait du proto-germanique, où l’on retrouvait *rīkijaz, “puissant” et *rīkiją, “autorité”, emprunts au proto-celtique *rīgiom, “royaume”, créé sur le proto-celtique *rīxs, “roi”, descendant donc de *reg-1
En résumé:
***************************** 
*reg-1, “mener, rectifier…”
celtiques *rīxs, “roi” et *rīgiom, “royaume”
germaniques *rīkijaz, “puissant” et *rīkiją, “autorité”
vieil anglais rīce, “royaume”
***************************** 


Mais revenons à nos moutons...

La Mercie, une frontière?

Mais oui, vous l’aurez compris en regardant la carte ci-dessous, la Mercie faisait surtout, à l'origine, frontière avec le Pays de Galles.


source: By Rushton2010 based on Hel-hama - Own work, CC BY-SA 3.0



Le vieil anglais mearc provenait du proto-germanique *markō-, de même sens: limite, frontière…

Et OUI, le germanique *markō- dérivait d’une racine indo-européenne,

que Watkins reconstruit en
*merg-, 

et Kroonen en
*morǵ-eh2-,

et à qui, très intelligemment, on attribue le sens de “frontière, limite”.


Et vous allez le voir,  on en retrouve de tout beaux, des dérivés de notre indo-européenne *merg-.

Commençons, si vous le voulez bien, par nous pencher sur ceux que nous a laissé le germanique *markō-.
Mais avant cela, je dois vous faire part de mon parti pris.  
Pour Guus Kroonen, auteur du Etymological Dictionary of Proto-Germanic
- Leiden Indo-European Etymological Dictionary Series -, 
linguiste que je cite souvent ici, 
- ou chez qui, en tout cas, je vérifie systématiquement mes pistes quand il s’agit de mots germaniques -, 
il a existé deux mots germaniques distincts: 
*markō-, “frontière, région”, et … *marka-, “signe”.  
Mais - toujours selon ses termes -, il est (parfaitement) possible que *marka-, “signe” soit lié à *markō-, “frontière, région”. 
Watkins, lui, le faisait allègrement, ce rapprochement, jusqu'à considérer un seul mot germanique à la base: *mark-, reprenant tous ces sens, qu'il justifiait sémantiquement et historiquement.
Kroonen, avec cette prudence qui l’honore, ne va pas jusque là.

Dans le cadre de ce blog, je prendrai cependant l’approche de Watkins - soyons fou -, en considérant que, formellement et sémantiquement, les deux mots devaient plus que probablement être liés.
J’irais - et irai - même plus loin: il semble que *marka- dérive de *markō-, dans ce sens-là.
Ce sera en tout cas ma base de travail pour ce dimanche.
- Mais euh! C’est quoi le rapport entre la frontière et le signe?
- Mais en voilà une bonne question!  
Pensez simplement à … la borne frontière, qui marque la limite entre deux territoires…


On y va?

(Je vous le dis tout de suite, le sujet de ce jour m’a demandé pas mal de travail, en recherches et vérifications, donc aussi beaucoup de temps. L’article vous semblera peut-être bien court, mais il y aura encore de la matière pour la semaine prochaine, rassurez-vous.)

Les Vikings, valeureux hommes du nord, n’ont pas fait que piller, incendier et violer - et pas nécessairement dans cet ordre-là - outre-Manche.
Non, bien sûr, ils se sont également beaucoup dépensés de ce côté-ci, sur le continent.

Et, comme vous le savez, ces bien braves gens ont laissé leur empreinte, mais aussi leur nom, sur une très belle région côtière française: la ... Normandie.
Le mot Normand...
(on retrouve les premières occurrences du mot sous les formes Normans / Normanz, pluriel de Normant), 
... est un emprunt soit au francique Nortmann, soit directement au vieux norois Norðmaðr, signifiant dans les deux cas: homme du nord.

C’est par ces Normands qu’est arrivé chez nous le vieux norois merki, “marque, borne”, dérivé du germanique *markō.

En ancien français, il deviendra merc, du moins en Normandie (on est là au début du XIIème), ou encore, ailleurs, merche et marc.

Il nous donnera - mais oui! -, au milieu du XVème siècle, marque.
Dans le sens de “signe”.
D’un signe qu’on mettait intentionnellement sur un objet pour le rendre reconnaissable, pour en indiquer la propriété.

une marque jaune


Et figurez-vous que c’est déjà au XVIIème que marque entrera dans le langage commercial!

À l’époque, le mot désignera en un premier temps l’empreinte mise sur les marchandises assujetties à une taxe royale, puis le signe par lequel les marchands notaient le prix que leur avait coûté un objet.

Fin du XVIIème, la marque désignera le signe distinctif apposé sur un objet par son fabricant: la marque de la fabrique, d’où, évidemment notre “marque de fabrique”. 

marque de fabrique déposée le 8 mai 1862 par Louis Alfred Binant
(archives de l'INPI, photo Pascal Labreuche)
source


En 1948 (seulement!), on parlera de marque déposée: de là, cette idée de marques, d’association entre un fabricant et sa griffe.
Ces marques par lesquelles tous les boutonneux et autres nouvellement pubères qui hantent nos établissements d’enseignement secondaire se reconnaissent à présent.  
Pauvres d’eux. 
Mais ne les sous-estimez surtout pas! Car ils seront les adultes crétins de demain!



*****************************
*merg-“frontière, limite”
germanique *markō
vieux français (normand) merc
marque
*****************************


Si notre français marque vient du normand merc, notre verbe marquer, évidemment, en dérive.

Pour tout vous dire, il s’agit d’une variante dialectale (oh, tapez du côté du milieu du XVème) du verbe anglo-normand, normand puis picard merchier, “faire une marque (sur un objet) pour le distinguer d’un autre”.


Mais? Vous ne trouvez pas curieux, vous, ce passage de e vers a, de merc/merchier à marquer?

On se l’explique de deux façons.

Par contamination avec l’italien marcare, “marquer”, lui aussi d’origine germanique,
ou alors…
par l’influence du verbe… marcher.


- Marcher??? Mais enfin, vous êtes fou! N’importe quoi!
- Bonjour, bon dimanche!

Alors, comment vous expliquer?

Notre bien courant, si commun, tellement usuel et familier verbe “marcher” est...
- attention, ça risque de vous choquer -
...d’origine germanique. 

Ben oui.




'peux pas m'en empêcher, évidemment:
le sublimissime
The ministry of silly walks,
Monty Python's Flying Circus

Il nous arrive, fin du XIIème, et sous la forme marchier, du francique. *markôn-, “marquer, imprimer … la marque du pied”.

Et évidemment, *markôn- provenait du germanique *marka-, “signe”.




- Ouuuais. C’est cela oui. Et ce n’est pas du tout tiré par les cheveux, en plus, hein!

- Je comprends votre incrédulité, voire votre scepticisme. Je vais donc essayer de vous expliquer tout ça posément







Je n'en connais pas d’équivalent ni en Belgique ni en France...
- si vous en savez plus, dites-le moi! -,
...mais il existait une très ancienne coutume, datant au moins de l’époque anglo-saxonne, dont on retrouve des traces en Angleterre et au Pays de Galles, qui consistait à, une fois l’an, faire le tour des limites de la localité, du village.

Durant cette marche, que l’on faisait à plusieurs, on frappait avec un long bâton les pierres qui servaient de bornes. On tapait sur le sol, sur les haies délimitant le territoire.
Pour les marquer! Les confirmer, les reconnaître.
C’est ce qu’on appelait “beating the bounds”, “frapper (marquer) les limites”
Les Britanniques, qui sont - il faut bien le dire - de grands malades, perpétuent
encore cette tradition dans certaines paroisses

Cela permettait plein de choses: déjà, de repasser en revue les bornes, et d’éventuellement les remettre à leur place, mais aussi, en des temps où les cartes et les GPS n’existaient pas, de transmettre aux nouvelles générations les limites du village, des champs, de la zone “amicale”.

Cela devait permettre, aussi, vraisemblablement, de littéralement “marquer son territoire”.



Vis-à-vis des autres, des villages environnants, du comté ou du royaume d’à-côté.

Et si cette marche processionnelle - car, n’en doutez pas, y était attaché un caractère sacré, religieux - si particulière était effectuée par un nombre important de villageois, cela pouvait aussi servir d’avertissement, de démonstration de force:
“voyez combien nous sommes, et où sont les limites à ne pas franchir”.
Ben oui, les zones de pêche aussi, ont des limites...

source
(Si comme moi vous vous émerveillez devant ces beating the bounds, et que l'anglais ne vous rebute pas, voici une page où vous pourrez entendre pendant un peu moins de quatre délicieuses minutes ce que Margaret a à vous dire sur la survivance de cette tradition, ici dans l'Essex: http://www.phoenixfm.com/2016/03/22/beating-the-bounds/ )

Mais donc, notre vieux français marcher avait dû peu ou prou hériter de cette riche sémantique.

C’est pas difficile, en français, le tout premier sens que l’on donne à marcher, c’est “fouler aux pieds”.


*****************************
*merg-, “limite, frontière”
germanique *marka-, “signe”
francique *markôn-, “marquer, imprimer la marque du pied”
vieux français marchier
français marcher
*****************************


Fouler aux pieds, eh oui!

Le sens du mot va évoluer, passant de marcher dans un emploi transitif, pour “parcourir une zone”, à “aller, se mouvoir à pied”, quand employé avec la préposition “vers”.

AU XVIIème, de l’idée de “se mouvoir”, on passera à celle de “fonctionner”, en parlant d’un mécanisme



“Fouler aux pieds”, pour marcher?
Cela vous paraît-il si surprenant que ça?

Allons donc! Vous n’avez pas fait le rapprochement?? Pas encore?

- Euh...maisje?

Mais oui, allez!!!!

Qu’est-ce qu’on peut encore fouler aux pieds? Mmmh?
Le raisin, évidemment!



Ça y est, vous voyez où je veux en venir?

OUIIII!

Marc. 
Notre français marc est dérivé (circa 1330) de marcher, “fouler, piétiner”, d’où écraser.

Le mot désignait, à l’origine, le résidu obtenu après pressurage de divers fruits.

Par métonymie, il désignera plus tard l’alcool distillé à partir du résidu en question, spécialement préparé avec du raisin.
En 1793, on guillotinait peut-être Louis XVI, mais on parlait aussi d’“eau-de-vie de marc”.


Nous allons en rester là pour cette semaine ; je vous propose encore un tout dernier dérivé, pour la route.  (En attendant la suite dimanche prochain, hein.)

Nous parlions de marquer?

Eh bien, dès le XIVème, on emploiera, en ébénisterie, et basé sur marquer,
- évidemment, sinon je n’en aurais pas parlé maintenant, enfin?? -,
... le terme marqueté, à comprendre dans le sens de “panaché”, “fait de plusieurs éléments (bien) marqués”.
Oui, c’est de là que nous vient, au XVème, marqueterie,
“assemblage décoratif de pièces de bois précieux, d'écaille, d'ivoire, de nacre ou de métal, appliquées par incrustation ou plus souvent par placage sur un fond de menuiserie, de manière à former des dessins.
© 2016 Dictionnaires Le Robert - Le Grand Robert de la langue française



Et là-dessus, je vous laisse.

Je vous promets encore, pour dimanche prochain, quelques jolies surprises….





Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!


Frédéric



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Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
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Et pour nous quitter, 

the Colonel Bogey March,

interprétée ici par des prisonniers de guerre britanniques dans

The Bridge on the River Kwai, 
David Lean, 1957




et pour ceux qui résident en France, 
et qui ne peuvent voir la video pour des raisons de droits d'auteurs, 
ci-dessous un autre clip, mais hélas ni en HD, ni en cinémascope...




dimanche 7 mai 2017

Mull was astern, Rum on the port, Eigg on the starboard bow






(...)
Mull was astern, Rum on the port,
Eigg on the starboard bow;
Glory of youth glowed in his soul:
Where is that glory now?
(...)

Skye Boat Song, 
Bonnie Prince Charles, voguant vers l'île de Skye














à l'origine,  un poème de Robert Louis Stevenson, 
Sing me a song of a lad that is gone,

 - numéro XLII dans son 
recueil Songs of Travel and Other Verses (1896) -

racontant, comme je vous en avais parlé brièvement la semaine dernière, la fuite

-“la fuite? JAMAIS, l'échappée, plutôt” diront les Jacobites -

du Prince Charles Edward Stuart (Bonnie Prince Charlie)
de Uist vers l'île de Skye après sa défaite à la Bataille de Culloden, en 1746.


Sing me a song of a lad that is gone,
Say, could that lad be I?
Merry of soul he sailed on a day
Over the sea to Skye.


Mull was astern, Rum on the port,
Eigg on the starboard bow;
Glory of youth glowed in his soul:
Where is that glory now?


Sing me a song of a lad that is gone,
Say, could that lad be I?
Merry of soul he sailed on a day
Over the sea to Skye.




Give me again all that was there,
Give me the sun that shone!
Give me the eyes, give me the soul,
Give me the lad that's gone!


Sing me a song of a lad that is gone,
Say, could that lad be I?
Merry of soul he sailed on a day
Over the sea to Skye.

Billow and breeze, islands and seas,
Mountains of rain and sun,
All that was good, all that was fair,
All that was me is gone.



Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous voulions en savoir plus sur tribord et bâbord.

Petit jeu:  
Voici ce que wikipedia nous donne comme moyens mnémotechniques pour se rappeler que tribord = droite, et bâbord = gauche. 
“De nombreux moyens mnémotechniques basés sur les préfixes peuvent être indiqués”:
  • utiliser le mot boat. "b" la première lettre est à gauche donc bâbord et la dernière lettre "t" est à droite tribord ;
  • s'imaginer le mot bateau, le « ba » est à gauche comme bâbord et le t de « teau » est à droite comme tribord ;
  • s'imaginer lire le mot « batterie » (l'addition des deux préfixes « ba » et « tri » font ba-tri) écrit à l’arrière (sur la poupe) d'un navire, et observer que : « ba » est à gauche du mot batterie (batri), comme bâbord ; que « tterie » (tri) est à droite du mot batterie (batri), comme tribord ;
  • rechercher dans les deux préfixes « ba » et « tri » les lettres communes à l'une ou l'autre orientation (gauche et droite) : « ba » de bâbord ne peut correspondre qu'à gauche par son "a" ; « tri » de tribord ne peut correspondre qu'à droite par son "r" ;
  • décomposer "tribord". Cela donne "tri" et "bord". tri comme trois, trois comme la direction "trois heures" (droite) ;
  • dans "tribord" il y a un i comme dans le mot "droite" ;
  • la seconde lettre de chacun correspond à la seconde lettre de l'autre: tRibord = dRoite ; bAbord = gAuche.
  • penser à la ville de TRIESTE. tri est à l'est, donc à droite, donc tribord est à droite.
En connaissez-vous d’autres?? Et pourquoi pas… dans d’autres langues?
Si oui, laissez-les dans un commentaire au bas de cet article, merci!


Mais revenons à dimanche dernier…

En un premier temps, nous nous étions penchés sur le mot tribord, pour tenter d’en découvrir l’étymologie.

Tribord? 
Côté d'un navire qu'on a à sa droite quand on regarde vers l'avant, vers la proue. 
© Le Grand Robert de la langue française

Ce que nous en avons déjà appris, du mot tribord (et de son étymologie)?


Que le français tribord (moitié du XVIème siècle) est un emprunt au moyen néerlandais stierboord.

De ce composé stierboord, nous avions pris, dimanche dernier,  la deuxième partie, -boord, pour nous rendre compte qu’elle provenait vraisemblablement d’une racine indo-européenne *bherdh-, “couper”, qui avait donné le proto-germanique *burzda-, “planche, table”, duquel provenait le francique *bord, à l’origine de ce moyen néerlandais boord.

Simple.


A présent, et en toute logique, examinons la première partie du mot: stier-.

On fait remonter le moyen néerlandais stier à un francique *steora, non attesté, mais que l’on reconstruit par l’ancien haut allemand stiura, ou l’allemand Steurer.


Et qu’est-ce qu’il pouvait bien vouloir dire, le francique *steora? 

À votre avis? Mmmh?

“Gouvernail”.



Ce francique *steora, on le fait lui-même remonter à un proto-germanique *steurjan- (*stiurijaną), diriger”, à la base, par exemple...,
  • du vieux norois stýra, “gouverner, gérer, diriger”, 
  • du néerlandais sturen, “gouverner, diriger, ou même envoyer” (mais oui, envoyer “dans une direction précise, diriger vers”), ou 
  • du vieil anglais stīeran, qui via le moyen anglais steeren, steren, stiren, sturen, steoren, donnera l’anglais steer: diriger, manœuvrer, gouverner…

Et c'est encore lui que l'on retrouve dans l'anglais astern, “en poupe”, sur l'arrière,“en marche arrière”, vraisemblablement arrivé là par le vieux norois stjórn (“commande, gouvernail”), ou peut-être par le vieux frison stiarne, “gouvernail”.


Mais... et ce proto-germanique *steurjan-, venait-il d’une racine proto-indo-européenne?


- - - - - - - - - - [mode désabusé on] - - - - - - - - - -

Pfff, on l’a pensé, oui, mais on n'y croit plus.

désabusé, qu'il est
Pour Watkins, figurez-vous, *steurjan- provenait d’une forme secondaire de notre bonne vieille *stā-!
(Vous voulez relire la saga de *stā-? 
Vous pouvez commencer ici: un fauteuil pour (*steh) deux)
désabusé aussi, lui


Mais Kroonen, nettement plus prudent, se contente de qualifier l’étymologie du mot de … peu claire. (“No clear etymology”).





- - - - - - - - - - [mode désabusé off] - - - - - - - - - -



- Bon, mais quoi? Stierboord, c’était donc ... le bord du gouvernail?
- Mais oui, absolument, c’est bien ça!

À l’époque, sur les navires germaniques - et autres -, le gouvernail se trouvait à la poupe, du côté … euh tribord. À droite si vous regardiez vers la proue.

Vous ne me croyez pas?
Vérifiez!























Avant l'invention du gouvernail central -  ce qu’on appelle le gouvernail d’étambot -, vers la fin du Moyen Âge (disons, pour être plus précis, début du XIIème), le gouvernail était constitué d'un aviron de gouverne fixé à l’arrière, à tribord.

“Mais pourquoi précisément à tribord?” vous demandez-vous.

Mais enfin, tout simplement, parce que tribord, c'était le côté du gouvernail.
L'étymologie nous l'apprend, et les vieux marins le savaient!

Vous avez d’autres questions?


Mais nooooon!

On pense, très prosaïquement, qu’on plaçait l’aviron de gouverne à tribord pour faciliter la vue du barreur vers l'avant, ce barreur étant - on peut le supposer - le plus souvent ... droitier.

C’est tout.




- Tiens, et pourquoi parle-t-on, comme remplaçant à l’aviron de gouverne, du gouvernail d’étambot?
- Excellente question!!!

On parle d’un gouvernail d’étambot, parce que le gouvernail était bêtement fixé à l’étambot!
L’étambot qui permettait d’articuler la partie mobile du gouvernail, le safran.



Et voilà!

Ah, mais… vous voulez savoir aussi d’où provient ce singulier étambot?
le beurre, l'argent du beurre, et le sourire de la crémière, hein?



On n’est pas trop sûr de son étymologie, sachez-le. Mais bon, le mot est une altération - ça c’est sûr - de estambor (1573), estambord et étambord (1643).

Si maintenant on essaie de détricoter ce composé é/e(s)tambor(d), on y trouve, en deuxième partie - vous vous en doutez - “bord”.
Bord” dans le sens “pièce de bois”, le bord d’un vaisseau. Ca, c'est facile.

Maintenant, pour ce qui est de sa première partie estam-, c’est une autre histoire.

On pense, sans aucune certitude - j’insiste-, qu’estam pourrait provenir soit…
  • du moyen français estant (OUI, “debout”, basé, encore une fois, sur notre chère *stā-). Il s’agirait donc, ainsi, littéralement, d’une pièce de bois debout.
ou alors
  • du vieux norrois (si si!) *stafn, qui désignait l’étrave. Étambot aurait alors désigné ce qu’on appelait *stafnbord en vieux norois: le bord de l’étrave.

- L’étrave?? Mais mais? Mais enfin… l’étrave est à l’avant du bateau, à la proue!
- Ptêt, oui, mais pour les Vikings, il semble que *stafn pouvait tout autant désigner l’avant que l’arrière de l’embarcation.
Ce qui pourrait d'ailleurs expliquer qu'en voulant partir vers l'Orient et ses richesses, ils se soient retrouvés en Amérique. Sacrés Vikings. 
ben oui, si on ne vous le dit pas, il est où, l'avant du bateau?

On raconte même que les Vikings aussi, avaient un joli moyen mnémotechnique - assez poétique, reconnaissons-le -pour se souvenir de l'avant et de l'arrière de leurs bateaux: 
l'avant, ç'est par là qu'on pille et qu'on viole quand on arrive, l'arrière c'est par là qu'on pille et qu'on viole quand on repart.

Et si ça peut vous amuser, sachez aussi que certains linguistes - dont Alain Ray, quand même - font remonter précisément notre français étrave au vieux norois *stafn.
Psss:
Et en anglais, étambot se dit stern-post, ou sternpost... 
Littéralement, le poteau de poupe. Oui, avec stern, poupe", comme dans astern.


Bon.

Ça c’est fait:

Tribord = bord du gouvernail (ou du moins de l’aviron de gouverne), vers la poupe du bateau.
Ou encore - c’est un moyen mnémotechnique que je viens de m’inventer -: tribord désigne le même côté que le vieux norois stjórnborði.


Ah oui! Encore une chose!

En anglais, tribord se dit starboard.

Pour les mêmes raisons, historiques et étymologiques, qu’en français, le star- de starboard descendant du germanique *steurjan-, et son -bord descendant évidemment aussi du germanique *burzda-, “planche, table”.

Et donc, c’est vraiment gentil de croire - comme je l’ai lu sur Internet, mais par bonté, charité et grandeur d’âme, je ne vous dirai pas - que l’anglais starboard désigne, sur un bateau, le côté à partir duquel on aperçoit les étoiles.




Et maintenant, si on passait - enfin - à bâbord??

Non, je ne vous expliquerai pas qu’il s’agit d’un composé, et que sa seconde partie, -bord, provient du francique *bord.

En revanche, je peux vous dire que bâbord a été emprunté au moyen néerlandais en même temps que tribord, l’un étant en opposition à l’autre.
Prenez-les comme un couple, comme deux frères ennemis, indissociables l’un de l’autre.

Et pour cause!

Car bâbord ...
Le côté gauche d'un navire, en tournant le dos à la poupe 
Oh merci © Le Grand Robert de la langue française
... désignait, par définition, le côté opposé à tribord.


Alors, NON, ça ne veut pas dire que bâ- signifie “de l’autre côté de tribord”.
Vous êtes lourds, aujourd’hui, non? Ou c’est une impression?

Mais non, fermez les yeux, et visualisez, s’il vous plaît, le barreur, l’homme à la gouverne, le corps dirigé à tribord, pour faire face à son aviron de gouverne qu'il manipule - même si droitier - des deux mains, tout en dirigeant son regard vers l’avant du bateau.



Ça y est, vous le voyez? Vous pouvez rouvrir les yeux.

Eh bien, l’autre côté du bateau, à bâbord, pour lui, il est dans son dos.
Derrière lui. En tout cas, si vous voulez ergoter, PAS DEVANT LUI.

Notre bâbord, d’abord apparu
- comme les Dupont et Dupond -,


















sous la forme babort et babord,

et puis en deux mots: bas-bord,
- ce qui d’ailleurs explique l’accent circonflexe actuel, lié à l'amuïssement du s de bas (en attendant la prochaine réforme de l’orthographe) -,
provient du moyen néerlandais bakboord.

Et ce bak, mais c’est le dos!

Issu d’une racine proto-germanique *baką, “dos”. 

Bien sûr, c’est d’elle que nous arrive l’anglais back, mais aussi le vieux norois bak, dont découleront…
- remarquez au passage l’esprit d’invention exacerbé, le sens créatif presque exagéré, voire outrancier des langues germaniques -
  • l’islandais bak
  • le féroïen bak
  • le norvégien bak,
  • le suédois bak, ou encore 
  • le danois … - eh non: - bag. Mais ça doit être une erreur (en vieux danois, c’était encore bak).


Cette racine germanique aurait-elle eu comme ancêtre une racine indo-européenne?




Bof… Franchement, j’y crois pas.



On avance *bʰogo-, “voûter, courber, arquer”, mais prenez ça avec beaucoup de prudence.







Tout comme le tribord français a son pendant en anglais, avec starboard, notre gentil bâbord a comme correspondant anglais…
(Eh non, pas backboard. Raté!
En fait, le mot existait, mais en vieil anglais: bæcbord…)

... Port, tout simplement.

je m'énerve pas, j'explique
- Maisjeuh...?

- J’explique.












Comme l’aviron de gouverne était à tribord, on déchargeait (je veux dire le bateau) à bâbord.
(On chargeait aussi à bâbord, notez bien, mais je ne veux pas vous embrouiller.)
Ce côté-là, donc, était celui du quai, du port.

C’est d’ailleurs pourquoi, avant l’emploi de port, on utilisait le terme larboard, dérivé du moyen anglais ladebord, où vous retrouvez load, la cargaison, le chargement.
(Pour ceux qui suivent, ladebord avait succédé au vieil anglais bæcbord)

Le passage de larboard à port n’est pas si vieux que ça, et s’explique pour des raisons bien bien pragmatiques:

Larboard sonnait vraiment trop comme starboard, ce qui pouvait prêter à confusion, et mener à de vraies catastrophes.
En conséquence, en 1844, the Royal Navy ordonna que port soit utilisé à sa place.


Tiens, encore une chose:
Si vous avez vu ce navet à énorme budget qu’est le film Titanic, de James Cameron (1997)…


Ouais oh, ça n’engage que moi, mais franchement, j’avais trouvé à l’époque ce film tellement convenu, d’une telle platitude et d’un tel niveau de niaiserie, qu’il en devenait pour moi un archétype, le zéro absolu sur l’échelle du cinéma pour prépubères et/ou illettrés américains, où le seul intérêt réside dans les décors et les maquettes
Figurez-vous qu’en plus, je m’étais rendu compte à l’époque, peu après l’avoir visionné, que les quelques scènes du film que j’avais vraiment appréciées avaient été intégralement pompées (texte et cadrage compris!) d'une précédente version cinématographique de l’histoire, tournée elle en noir et blanc (peut-être le Titanic de Jean Negulesco, 1953? - je n'en suis plus certain), version très digne, loin du manichéen pathos à l’eau de rose de la version cameronaise destinée aux moins de sept ans. (mais qui a au moins le mérite d'être claire: il y a les bons, vraiment (vraiment) bons, et les méchants, vraiment méchants. Booouuuuh les méchants!)
Titanic, de Jean Negulesco, 1953


Je reprends:
Si vous avez vu ce navet à énorme budget qu’est le film Titanic, de James Cameron (1997),
vous réalisez
- comme James Cameron - ça c'est vraiment hilarant -
que l’officier de quart, pour éviter la collision avec l’iceberg qu’il aperçoit devant le bateau, appelle l’homme de barre et lui crie “Hard a' starboard!" (“à tribord toute”). 
Le timonier fait alors tourner la roue du gouvernail vers la gauche, vers bâbord.

On a crié au scandale, à l’époque de la sortie du film!
“N’importe quoi, starboard, mais c’est vers la droite!”. 
Eh bien, dans cette scène précise, Cameron avait raison.
Et croyez-moi, ça m’arrache la g. de le reconnaître.

À l’époque du Titanic, en 1912
- et cela perdurera jusqu’en 1933 dans la marine marchande britannique -,
on employait toujours les ordres d’avant”.

D'avant, oui: du temps où le gouvernail central était littéralement une barre.
Où quand, pour virer à bâbord, on déplaçait la barre vers tribord.

L'ordre était donc, pour virer à bâbord, de mettre la barre... à tribord!


(Et inversement, mais je ne veux pas vous abreuver de trop d’informations à la fois).



Et donc, la scène du film est parfaitement conforme à l’histoire, et à l’Histoire: l’homme de quart avait raison de hurler, à l’époque, “à tribord toute”, pour que le bâtiment vire à bâbord et tente de contourner ainsi l’iceberg par la gauche, et le timonier avait de même parfaitement bien compris l’ordre, et tournait le gouvernail en conséquence, vers la gauche (dans le sens inverse des aiguilles d’une montre).

De toute façon, ça n'a rien changé. Hélas.



Et si on essayait de récapituler ces deux derniers articles, mmmh?


*bherdh-, “couper” *bhr̥dh-, “planche” (“(bois) qui a été coupé”)
⇒ germanique *burzda-, “planche, table”
⇒ moyen néerlandais boord
⇒ français bord
***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** *****

racine germanique *steurjan- (*stiurijaną), diriger
⇒ francique *steora
⇒ moyen néerlandais stier
⇒  anglais steer: diriger, manœuvrer, gouverner…
⇒  anglais stern, poupe”, astern, “en poupe”, sur l'arrière”, stern- dans sternpost, étambot 
***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** *****

racines germaniques *steurjan- + *burzda-
⇒ moyen néerlandais stierboord
⇒ français destrebortestribord
⇒ français tribord
⇒ anglais starboard
***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** *****

vieux norrois *stafn, “étrave”
⇒ français étrave
***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** *****

(moyen français estant ⇐*stā- OU vieux norrois *stafn, étrave”) + bord
⇒ estambor /estambord
⇒ étambord
⇒ français étambot
***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** *****

racine germanique *baką, “dos”
⇒ anglais back, “dos”
***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** ***** *****

germaniques *baką, “dos” + *burzda-, “planche, table”
⇒ moyen néerlandais bakboord
⇒ français babort / babord, puis bas-bord,
⇒ bâbord


Ouuuuuuuffff


Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!






Frédéric



******************************************
Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine.
(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).
******************************************


Et pour nous quitter, 

Back... In the USSR, par Paul McCartney, 
sur la Place Rouge! (mais qui n'était pas vide vide)



et puis aussi...

Amsterdam,

port réputé pour ses morues,
et où les marins déchargeaient beaucoup, apparemment




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