- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 8 janvier 2017

chacun chez soi, et la laine des moutons sera bien cardée







La Grenouille et le Rat, Jean de La Fontaine

La ruſe la mieux ourdie
Peut nuire à ſon inventeur :
Et ſouvent la perfidie
Retourne ſur ſon autheur.

Fables de La Fontaine


(La ruse la mieux ourdie
Peut nuire à son inventeur;
Et souvent la perfidie
Retourne sur son auteur.

Sables de La Sontaine)







Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous nous étions baladés jusqu’aux confins du monde indo-européen…

En ce dimanche, on va essayer de se restreindre, après tous ces excès.

Ben oui, je pensais aussi à ces autres excès...


Je vous proposerai donc de revenir, dans le cadre de notre tour d’horizon des dérivés de la racine indo-européenne *stā-, “être debout”, à notre cher bon vieux ... latin.


Dimanche dernier, nous avions évoqué deux formes suffixées de notre prodigieuse *stā- indo-européenne: *stā-ro- et *stā-no-.

Aujourd’hui, parlons de … *stā-men-.

Le suffixe *-men- servait à créer des noms, à substantiver la racine verbale.
On pourrait donc traduire cette forme *stā-men- par quelque chose comme … “ce qui est debout”.
“L'être - ou la chose - debout”


*stā-men- se retrouve telle quelle en latin.

Oui, dans le latin… stāmen (au génitif, ‎stāminis).

Ce que stāmen désignait? Le brin de fibre, le fil, le filament…

À l'époque, peut-être pas ce brin de fibre-

















Plutôt celui-ci.











- Mais, enfin??? C’est ridicule! T’as d’jà essayé de faire tenir un fil debout? Aucun rapport, enfin!
- Oh, bonjour, et bon dimanche! Vous avez bien dormi? Ou pas, je le crains…

C’est vrai qu’il peut sembler étrange d'appliquer la notion de “qui tient debout” à un fil.

Mais pas d’inquiétude, tout s’éclaira bien vite, quand vous saurez que le latin stāmen désignait avant tout le fil de trame (ou par extension, la trame en elle-même), ce qu’on appelle également la chaîne. La chaîne du métier à tisser.

- Mais ???












- Je peux continuer? Et si vous vous resserviez un bon petit café?

Le métier à tisser antique - pas seulement romain, mais grec, gaulois, celte… - était vertical, et les fils de trame pendaient verticalement, lestés, sous le métier.

On pouvait donc voir ces fils comme étant debout! (même si par l'autre bout)

métier romain

















ou gallo-romain






















Stāmen désignera finalement tout type de fil, du fil d’Ariane au fil de la quenouille.

Par métonymie, il désignera même l’ourdissoir, l’appareil sur lequel les tisserands mettent le fil quand ils ... quand ils? Allez, on fait un effort: .... ourdissent, OUI!
Eh oui, avant d’ourdir une machination, on ourdissait,
sur un ... ourdissoir,
les fils de la chaîne d’une étoffe, d’une toile, pour pouvoir les monter ensuite sur le métier à tisser proprement dit.
ourdissoir, 1922 après J. - C.

L'infâme Moriarty,
particulièrement apte à ourdir tous types de machinations



Ceci étant dit, quels pourraient être les dérivés français du latin stāmen?

Mmmh?

Commençons par ... étaim.
Avec un m, oui.

Étaim? Maisje?











Si l’on en croit Le Grand Robert de la langue française:
La partie la plus fine de la laine cardée.
(on parlera de filer de l'étaim ; ou de fil d'étaim, obtenu par le filage de cette laine.)

Oui, la laine cardée est une laine démêlée grossièrement (contrairement à la laine peignée, démêlée de façon nettement plus polie et éduquée).

Laine cardée, même si fuchsia



Et puis, oui, nous devons au latin stāmen nos… étamines.

Oui, nos. Car nous en connaissons deux, d’étamines

Il y a tout d’abord étamine, emprunt - par une forme non attestée *stamina - au latin médiéval staminea, féminin substantivé de l’adjectif stamineus, entendez “pourvu, garni de fil”.

La staminea était une chemise en laine, portée par les moines.

Alain Ray nous explique qu’à partir du XIIème, le français étamine désignera, dans la même veine,
un tissu léger, de laine ou de coton, qui servait en particulier à confectionner un vêtement porté par les moines. 

Aujourd’hui, le terme, devenu technique, désigne
une étoffe légère et souple dont la tissure est très lâche. 
(probablement par manque de confiance en elle).


robe en étamine


Et puis, il y a ... étamine, emprunt nettement plus récent, de la fin du XVIIème, au latin scientifique stāmina, neutre pluriel du latin classique stāmen.
Organe mâle producteur du pollen chez les plantes phanérogames, situé à l'intérieur des enveloppes florales et formé d'une partie allongée (le filet).
(oh merci Le Grand Robert de la langue française)
Cerisier - Prunus Avium - Etamine et Pistil
(source)


Nous retrouvons encore le latin stāmen en anglais, cette fois, avec stamina, “résistance, endurance…”

He's got stamina se traduira par “il est résistant”, “il a de l'endurance”…

Curieux, cette idée de résistance associée à un bête fil?? 

Mais non, car justement, le latin stāmina était bien un pluriel!
(rassurez-moi, vous lisez quand même chaque ligne de cet article, ou une ligne sur deux?) 
C’est précisément parce que le terme, au pluriel, désigne PLUSIEURS fils qu’il peut représenter les nombreuses, les abondantes ressources (physiques, morales, nerveuses ou intellectuelles) dont quelqu’un dispose, d’où cette notion de vigueur, de résistance qu'il véhicule.




















Pas mal, non?

Vous auriez fait le lien, vous, entre “être debout” et étamine - dans ses deux acceptions, qui plus est -, ou l’anglais stamina, endurance?


Notre racine *stā-, sous sa forme *stā-men-, elle aussi pleine de ressources, n’en est cependant pas restée au latin et à ses dérivés français et anglais.

Car on la retrouve aussi en grec ancien, avec par exemple le verbe ἵστημι, hístêmi, “placer debout”, “soulever”, “immobiliser”, ou encore, simplement “se tenir debout”

Sur ἵστημι s’est construit notamment le masculin στήμων, stếmôn, qui reprend en gros les mêmes définitions que le latin stāmen: “chaîne de tisserand, fil de la chaîne, trame…”.
(au point, d'ailleurs, que l'on pourrait supposer le latin stāmen emprunté au grec stếmôn)

Et c’est pas tout!

En lituanien, stomuõ désigne la stature, la taille.

Le Lituanien Zydrunas Savickas, à l'imposante stature


Dans les langues celtiques, aussi, on retrouve notre forme *stā-men-

En vieil irlandais, via une forme intermédiaire *tâmo-, il y avait tàmh, “repos”, “se reposer”, qui donnera l’irlandais támh, “paix, tranquilité, quiétude…”

vous l'attendiez, forcément: vieil irlandais

De sens identiques, nous trouverons également le gaélique écossais tàmh


En gotique?

Mais oui, soyons fou!

Stōma, “motifs sérieux, raisons valables…” Tout ce qui “tient debout”, au sens figuré.


Dans les langues tokhariennes? Bingo!




En tokharien A: ṣtām, et en tokharien B: stām 

C'est ici qu'elles se parlaient, les langues tokhariennes, dans le bassin du Tarim.


Et en sanskrit, peut-être, mmmh?

YESSS: स्थामन्, sthAman, “stationpuissance... (toujours à associer à cette idée de “ce qui est debout”)





Bon ben voilà.

Chers lectrices, chers lecteurs,

je vous souhaite un excellent dimanche, et une très belle semaine!





À dimanche prochain?


Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

***

Allez, on se quitte avec le sublime Stabat Mater (la mère se tenait debout), de Pergolesi. 
Il s'agit évidemment de Marie, souffrant lors de la crucifixion de son fils Jésus-Christ.

Stabat Mater dolorosa
Juxta crucem lacrimosa
dum pendebat Filius.

Elle était debout, la Mère, malgré sa douleur,
En larmes, près de la croix ,
Tandis que son Fils subissait son calvaire.


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