- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 23 février 2014

siroter un Laphroaig sur le gazon d'Epsom Downs...





"Nous n'avons pas étudié le cheval dans les mêmes écoles, Monsieur!
Vous étiez à Vaugirard quand j'étais à Saumur.
J'apprenais le pas espagnol quand vous débitiez du saucisson sur votre étal, et vous en étiez probablement au steack haché quand j'enseignais le trot raccourci!"

Richard Briand-Charmery (Jean Gabin), in
Le Gentleman d'Epsom (1962), de Gilles Grangier, dialogues de Michel Audiard


Le Gentleman d'Epsom



Bonjour à toutes et tous!


Pour tout vous dire, j’avais pas trop d’idées pour ce dimanche…

Alors voilà, je vous propose un dimanche, certes, mais … aux courses!



Vous connaissez, bien entendu, le Derby! 

Un derby, c’est une course hippique généralement réservée aux chevaux de trois ans.

Le plus beau Derby du monde, le plus posh, c’est bien entendu LE Derby, celui d’Epsom, également appelé le Derby Stakes.

Derby d'Epsom


D’une façon surprenante, le Derby d’Epsom, dont la première édition date de 1780, se déroule chaque année au mois de juin à … Epsom, au champ de course de Epsom Downs, en Angleterre évidemment, dans le Surrey.

Epsom Downs


Comme ça, vous savez enfin pourquoi on appelle le Derby d’Epsom, Derby d’Epsom.


Epsom n'est pas qu'un champ de courses!
Ici se trouvait jadis l'atelier de l'imprimeur d'Epsom, le
fameux Epsom Printer.
L'attendant, au volant de son bolide, son chauffeur,
l'Epsom Printer Driver


Mais pourquoi appelle-t-on le Derby d’Epsom, Derby d’Epsom?

Aa-aah!
Eh bien, il s’agit d’une antonomase!

- … ?
- Oui, l'antonomase est cette figure de style par laquelle un nom propre est utilisé comme nom commun, ou inversement.

Pensez à poubelle, nom devenu commun, mais à l’origine patronyme d’Eugène Poubelle, préfet de la Seine à partir de 1883, qui prit une série de décisions importantes en vue d’améliorer l'hygiène de la ville de Paris et y généralisa notamment l'usage de cet objet (la poubelle, hein!) à des fins de salubrité publique.


Poubelle


Ou pensez encore à don Juan, macadam, gavroche, mécène … …

D'accord, ce n'est peut-être pas très marrant d'avoir son nom associé à des poubelles, mais pensez surtout qu'avant Monsieur Poubelle, on ne disait pas "Chou, tu sors les poubelles?", mais bien "Chou, tu sors les récipients munis d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destinés aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison"?

Ou encore: "J'ai encore vu le chien du voisin faire les récipients munis d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destinés aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison", ou même, à celui qui vous a vendu votre Grand Scénic: "espèce d'escroc, la voiture que vous m'avez vendue est un véritable récipient muni d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destiné aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison"...

- "Je ne retrouve plus mon fichier!"
- "Tu ne l'aurais pas fait glisser dans le récipient muni d'un couvercle et d'une anse ou de poignées, en tôle ou le plus souvent en matière plastique, destiné aux ordures ménagères d'un bâtiment, immeuble ou maison?"


Donc: MERCI Monsieur Poubelle!

Eugène Poubelle


Et le Derby tire son nom du douzième Earl of Derby (le comte de Derby), celui-là même qui institua l'épreuve en 1780.

Le 12ème Earl of Derby



Notre racine du jour, ce sera …

*derbh-



Racine qui, très étrangement ne s’est absolument pas dérivée en Derby.
Nan, rien à voir.
Aucun rapport!

Ah oui, encore un truc: Derby, si vous voulez le prononcer à l’anglaise, se dit “daarwbie”, et avec un r très léger...
Ou alors, si un jour de Derby à Epsom Downs vous voulez vous faire passer pour un Yankee aisé mais inculte (un Yankee, quoi), vous direz “Deurwby”.

Et si vous voulez tout savoir, Derby (la ville comme le comte), qui n’a donc rien à voir avec le proto-indo-européen *derbh- - j'insiste - tirerait son nom soit du vieil anglais Deorby: le village aux chevreuils, ou "aux cervidés" en tout cas, composé de deor - devenu l’anglais deer: le cervidé, et de by: ferme, ou propriété… 
Ou alors de Deoraby, composé de la racine celtique *dwr- désignant l’eau, et du même by… 
Il s'agirait alors d'un village entouré d'eau, ou dans les eaux... 
J'aime bien cette dernière version, d'autant que The Anglo-Saxon Chronicle (écrite autour de l'an 900) raconte que "Derby est divisé par les eaux".

The Anglo-Saxon Chronicle


Bref!

Pour en revenir à notre racine proto-indo-européenne *derbh-, elle devait signifier quelque chose comme “enrouler, compresser”…

C’est elle qui est à l’origine du mot … turf!


Le mot désigne, en français, comme vous le savez, les courses hippiques, et naturellement - et surtout - les paris qui s’ensuivent - ou plutôt qui les précèdent.


Le PMU, ou une certaine idée de la classe...


Mais à l’origine, l’anglais turf désigne le gazon, d’où par extension le champ de course dont il est constitué…

On rigole pas avec le gazon, en Angleterre...


- Euh... Et quel rapport avec l'idée d'enrouler, de compresser???
- Oui, je le reconnais, le lien n'est pas manifeste, si ce n'est que ...

...l’anglais turf provient lui-même du vieil anglais turf, désignant une motte de gazon, certes, mais aussi un morceau de tourbe.

Et la tourbe, produit de la fossilisation de débris végétaux, se présente bien comme de la matière compressée...

Les tourbières étant souvent herbues (et humides) en surface, on peut supposer que par assimilation, herbe et tourbe se confondaient ; on trouvait la précieuse tourbe, utilisée dans la construction ou comme combustible, en cherchant l'herbe...

Alors oui, herbe et gazon c'est pas pareil! Mais on pourrait dire que le gazon est à l'herbe ce que le sanglier est au cochon:  sa version domestiquée, apprivoisée...

Tourbe mise à sécher, Ecosse

C’est par le germanique *turb- que *derbh- s’est transmise à l’anglais, via une forme au degré zéro de la racine: *dr̥bh-.

Et oui, c’est aussi par le germanique *turb- que nous arrivent les français tourbe ou tourbière, via cette fois le latin médiéval turba: la tourbe, calqué sur le francique turba.

Les tourbières des Hautes-Fagnes, Belgique


Le proto-germanique *turb- s’est également transformé pour devenir le néerlandais turf (gazon), l’allemand Torf (gazon, ou tourbe), le suédois ou l’islandais torf (gazon)…

Oh, citons encore le danois tørv, ou le vieux frison turf, mais c’est juste parce que c’est vous.

Danois au regard tørv


Mais la racine proto-indo-européenne *derbh- ne se retrouve pas que dans les langues germaniques ou latines: en sanskrit, दर्भ (darbha) désigne une touffe d’herbe considérée comme sacrée…



Notez enfin qu’en anglais d’Irlande, on parle encore de turf pour la tourbe, mais pour désigner celle qui a été extraite du sol et découpée.

(Un peu comme timber désigne le bois de construction ou que mutton désigne le plat de mouton, sheep désignant l'animal sur pieds...)


Sinon, en anglais on parlera, pour désigner la tourbe d’une manière générale, de peat, mot bien connu des amateurs de Scotch Whiskies particulièrement vigoureux, comme ceux de l’île d’Islay (“Aïela” prononcé à l’écossaise)…

La distillerie Laphroaig, Islay


- Et peat vient bien entendu d'une racine proto-indo-européenne...!?
- Eh ben non. Enfin on n'en sait rien. On sait pas d'où ça vient, et c'est très bien comme ça. D'autres questions?

En fait, le mot peat pourrait provenir d'une racine celtique *pett- qui aurait désigné le morceau de tourbe, ou alors carrément d'une source picte ou brittonique non-attestée...


- Bon OK, et quid de gazon, alors?
- Oui, certainement, voilà!

Le français gazon nous vient bien, lui d’une racine proto-indo-européenne:

*weis-


A *weis- était associée la notion de flux, d’écoulement
Ouais je sais, c’est pas très précis…


Le rapport avec gazon? Il n’y en a pas vraiment, du moins directement

Sachez seulement qu’elle s’est déclinée dans le proto-germanique *wisōn-, *waisōn-.

Et qu’en vieil anglais, elle est devenue wāze, pour donner l’anglais moderne ooze: boue, bourbe.


Bourbier

C’est par là seulement que l’on peut comprendre cette notion d’écoulement attachée à la racine…


Un Land Rover se joue de la boue comme par magie:
The Wizard of Ooze.
Sorry

Et bon, c’est par le francique *waso « gazon, fange », souché sur le germanique, qu’elle est apparue en français, aux XIIème ou XIIIème siècles, via une forme wason puis l’ancien français gason

Encore une fois, la notion de gazon devait se confondre avec celle d'étendue herbeuse et humide ; il n'était évidemment pas question du gazon manucuré des parcours de golf actuels.


gazon anglais



Et voilà!
Un dimanche aux courses, mais en restant chez soi!

On récap?
  • Derby ne vient pas de *derbh- 
- Même si la piste y est faite d'herbe?
- NON! 
  • Turf et tourbe: même racine proto-indo-européenne *derbh- et même origine germanique
  • Gazon et ooze: même constat, tous deux basés sur *weis-

Merci qui?
Merci le proto-indo-européen!




A toutes et tous, je vous souhaite un excellent dimanche, et une très belle semaine!

A dimanche prochain!





Frédéric


dimanche 16 février 2014

être séquestré par une secte peut causer de graves séquelles





"La secte, c'est l'Eglise de l'autre."
André Comte-Sponville, in Dictionnaire de philosophie



Bonjour à toutes et toutes!


Dernière livraison dans le cadre de notre dossier “temps”: seconde!


Je vous en avais soufflé mot dimanche dernier: le français seconde provient d’une racine proto-indo-européenne qui pourrait se traduire par “suivre”…


Cette racine, là voici:

*sekʷ-1


Seconde nous vient du latin secundus, que nous pourrions traduire par suivant, arrivant après, ou bêtement... second!
Et c'est en fait d'une forme suffixée participiale de *sekʷ-1: *sekʷ-ondo-, que dérive le latin secundus.

Raymond Poulidor, l'"éternel second"


- Bon, OK! Mais... et alors? En quoi cette notion de "suivant" a à voir avec la seconde, la soixantième partie d'une minute?
- Très judicieuse question!

Vous vous rappelez que "minute" est à entendre comme la partie menue résultant de la division de l'heure. Mmmmh?
Eh bien, seconde nous vient du latin minutum secundum: « partie menue résultant de la seconde division de l’heure - ou du degré ».

Eh! Pour obtenir la minute, on divise l'heure une première fois en 60 parties; pour la seconde, on la divise une … seconde fois en 60 parties...!

Oui, c'est aussi simple que ça!


On retrouve notre racine proto-indo-européenne *sekʷ-1 dans pas mal de langues indo-européennes, comme par exemple en sanskrit, où सचते (sácate) véhicule l’idée d’accompagner, de suivre, de poursuivre… ou encore en ancien grec: ἕπομαι, hepomai, c'était suivre, obéir, être inséparable de, résulter de…

C’est toujours elle qui a donné le vieil irlandais sechur:je suis”, ou l’avestique hačaitēil suit”.

Toujours elle, derrière les mots pour “suivre” en lituanien: sekti, ou en letton: sekt.

PS: l’avestique, c’est l’iranien ancien dans lequel est rédigé l’Avesta, le livre sacré de la religion mazdéenne.

L'un des textes fondateurs pour les Mazdéens,
adorateurs de Mazda
"Mazda est grand, et Wankel est son prophète"



Par le latin secundus, *sekʷ-1 nous a aussi donné secondaire, évidemment.

Mais nous avons reçu de *sekʷ-1, par le latin sequor cette fois: suivre, puis le latin vulgaire *sequere (suivre) et ensuite le vieux français sivre (suivre), le français moderne… suivre!

Poursuivre, suite… , en sont également issus, 'ya pas d'secrets.


Par l’anglo-normand suer, le vieux français sivre est devenu l’anglais to sue: poursuivre, toujours, mais cette fois en justice.


Oh, il y a bien d’autres descendants de *sekʷ-1 par le latin populaire *sequere, comme séquence, conséquence, ou séquelle

Ou persécuter! du latin per-sequor: poursuivre, pourchasser


Mais vous serez probablement surpris de découvrir quelques autres mots que nous devons à *sekʷ-1


Commençons par ... secte!
Du latin sectaligne de conduite ; école philosophique, parti politique, secte religieuse »), issu lui-même de sequor (« suivre », hein, on est d’accord?) via son fréquentatif sector, que l’on pourrait traduire par « suivre assidûment ».



Notez, on mentionne parfois une autre étymologie à secte, selon laquelle le mot proviendrait du latin secare (couper) et désignerait alors un petit groupe qui se détache, se retranche d'un ensemble plus vaste.

Comm’ d’hab', vous choisissez la version qui vous convient - mais personnellement, je pencherais pour secte comme provenant de sequor, comme le fait Watkins…


En espagnol, sequor est devenu … seguir (suivre).

Connaissez-vous la seguidilla? Une danse castillane rapide, à trois temps…

Bizet nous en donne sa version, dans Carmen…

La Callas, dans la Seguidilla de Carmen, Bizet


Plus surprenant, parmi les descendants de *sekʷ-1, est le verbe… exécuter!

Eh oui! Exécuter nous vient du latin exsecutus, participe passé de exsequor, formé, vous l’aurez compris, de ex- et de sequor.

Exsequor, c’était suivre jusqu’au bout, poursuivre.

D’où son sens de “mettre en oeuvre”, de finaliser, de concrétiser

Ah, que de souvenirs...!


Encore plus curieux: obsèques!

Le mot nous vient du latin obsequiae, un curieux mélange du latin exsequiaepompe funèbre, funérailles, convoi »), et du latin obsequia, neutre pluriel de obsequiumcortège »).

Les obsèques, c’est donc, étymologiquement, le convoi - funèbre - que l’on suit

Le cortège funèbre transportant la dépouille mortelle de
Churchill sur la Tamise, les grues des docks (du Hay's Wharf,
à présent disparu, remplacé aujourd'hui par la Hay's Galleria)
s'inclinant respectueusement, l'une après l'autre, sur son
passage...


Obséquieux?
Mais oui, même origine!

Obséquieux, qui, selon la définition que nous en donne le wiktionnaire, désigne celui qui “porte à l’excès les témoignages de respect, les égards, la complaisance, les attentions, par servilité ou hypocrisie”, se base sur le latin obsequiosus, de même sens.

Dans obsequiosus nous retrouvons obsequium et -osus.
Obsequium, composé de ob-sequor et de -ium, désignait l’action de suivre docilement, la docilité, la complaisance, la déférence, la soumission


Séquestrer!
Du latin juridique sequestrumdépôt, séquestre »).
Sequestrum est en fait le neutre substantivé de sequester, dérivé de sequor.

Le sequester était celui qui gardait à part, en attente d'un jugement, un objet litigieux.
Dans l'ordre - "dans la séquence" devrais-je dire - de la procédure judiciaire, le sequester était ainsi “celui qui suit” (“le suiveur”).
On pourrait comprendre son rôle comme celui d'un intermédiaire, d'un médiateur...


Intrinsèque!
Du latin scolastique médiéval (du 13ème ou 14ème siècle) intrinsecus, « intérieur », formé de intra et secus.

Et secus, basé sur le même radical *sec que sequor, provient d’une forme suffixée en *-os- de notre racine *sekʷ-1: *sekʷ-os- (“suivant”).

Littré nous définit intrinsèque comme "qui est intérieur à quelque chose, en dedans de quelque chose".
Etymologiquement, nous pourrions comprendre l'adjectif comme "suivant sa nature intérieure", "fonction de soi-même"...


Enfin, une forme au degré (ou timbre) o de notre racine proto-indo-européenne *sekʷ-1, et suffixée en *-yo-, j’ai nommé: *sokʷ-yo-, nous a laissé quelques descendants de poids…

Car c’est d’elle que nous arrive le latin socius: l’allié, le compagnon.

Sur socius, nous avons créé, bien entendu, social, sociable, associé, société, association...

Eh oui! Nous sommes bien des êtres grégaires: derrière la notion de société, il y a clairement, étymologiquement du moins, l’idée de suivre




De Panurge, les moutons!

Comment Panurge feist en mer
noyer le marchant et les moutons



Et là-dessus, je vous laisse ruminer (ahahah!) sur ces incroyables entrelacs de l'esprit humain, créations linguistiques millénaires…

Oui: société, séquestrer, poursuivre, secte, exécuter, obsèques ou seconde, tous ces mots usuels et aux sens bien différents sont étroitement apparentés…


- Merci qui?
- Merci le proto-indo-européen!





Bon dimanche à toutes et tous,
Passez une très bonne semaine, je vous donne rendez-vous à…
Dimanche prochain!


Au menu?
Surprise!




Frédéric


dimanche 9 février 2014

le ministre, diminué, prit du minestrone au menu


article précédent: A la bonne heure!



papaoutai?
papaoutai?
papaoutai?
papaoutai?
papaoutai?
papaoutai?
papaoutai?

Stromae


Bonjour à toutes et tous!


Reprenons sans plus tarder notre thème sur le temps là où nous l'avions laissé ...


minute!

La racine proto-indo-européenne à l'origine de minute, c'est...

*mei-2
.

Qui n'évoquait certainement pas la notion de division du temps, mais bien de petitesse.

C'est sur une forme suffixée au degré zéro de *mei-2*mi-nu- que s’est construit le latin minuo / minuere: réduire, casser, écraser …

Verbe latin sur lequel est basé notre français minute.




Pour être plus précis, minute descend du participe passé adjectivé de minuo: minutus, que l’on peut comprendre comme la “partie menue” résultant de la division de l’heure (ou du degré)…


Et puis, soyons clair, même si le mot descend du latin,
"minute", dans le sens de soixantième partie d'une heure, ne date que du Moyen Âge,
les Romains n'ayant vraiment que faire d'une division si ridiculement précise de l'heure...


papaoutai?


Tiens, pour ce qui est du français “minutes”: la retranscription d’une réunion, j'ai trouvé deux façons de le comprendre:

Il s'agit ...
  • soit,  du “condensé”, de la “réduction” de ce qui s’est dit en réunion, 
  • soit, tout simplement, de la retranscription de ce qui s’est dit durant les minutes qu’a pris la réunion!
A vous de choisir!

papaoutai?


Bon, *mei-2 nous a donné pas mal de descendance, vous devez vous en douter…

Comme par exemple menu, menuet, mineur, diminuer, minimum, moins, miniature, mini- … … …


Minijupes

armoire miniature
Oui, c'est ma compagne Evelyne qui fait tout ça!
(et ça, c'est l'adresse de son blog:
http://lescarnetsdelatelierblondie.blogspot.be/)

Menuet?
Oui, car le menuet est à l'origine une danse se ... euh... dansant à petits pas, à pas menus...

Le gentil, le charmant, l'élégant menuet de
Boccherini, en fait extrait de son Quintette opus 11
no 5 en mi majeur (G 275)

Cas intéressant:
Chez moi,  une écoute en boucle du menuet de
Boccherini aurait plutôt tendance à me rendre agressif,
ou du moins à me donner envie de posséder un
lance-flammes.
Allez savoir pourquoi!?


PS: le G de G 275 est pour Yves Gérard, qui catalogua les oeuvres de Boccherini en 1969.

Yves Gérard est donc à Boccherini ce que Köchel est à Mozart...


Ludwig Ritter von Köchel


- Et BWV à Bach!
- C'est celaaaa, oui.

(BWV n'est pas l'acronyme de Justin Bieber-Werke-Verzeichnis, mais curieusement, celui de Bach-Werke-Verzeichnis: littéralement catalogue des oeuvres de Bach)

Associer dans une même phrase Justin Bieber et Bach: check! Toujours à faire: associer Stromae à Brel. Ce sera ENCORE plus dur.


Menuet

papaoutai?


- Tiens, et “menu”, mais comme substantif: le menu d’un restaurant?
- Excellente question! Même origine!

Le latin minutus désignait ce qui était petit, donc aussi, par assimilation, ce qui était détaillé, les détails étant par définition petits
Et un menu de restaurant, c’est bien une liste détaillée de mets…

Nous pouvons d'ailleurs rapprocher cette définition de l'expression "par le menu", qui signifie bien en détail, du début à la fin, avec précision...




papaoutai?


Mais peut-être serez-vous surpris d’apprendre que de *mei-2 descend également ...

ministre!

Ben oui, le minister latin, c’était celui qui était “plus petit que vous”, inférieur, car à votre service: il s'agissait de votre domestique, de votre serviteur.

Nous parlons d'ailleurs toujours de ministre du culte pour un prêtre, celui qui sert le culte...

(La construction du latin minister, dérivé de minus, « inférieur », était calquée sur magister, « maître »).


Un Ministre est toujours, étymologiquement parlant, celui qui, humblement, se met à votre service.
Sans carriérisme, sans esprit de parti, sans démagogie, sans vaine gloriole, sans recherche d'un quelconque intérêt personnel.

Tout comme d'ailleurs l'administration n'a de but que de vous servir le efficacement possible.




Monty Python's Ministry of Silly Walks

papaoutai?


Le latin ministrare, c’était donc servir.
Dérivé de ministrare, l’italien minestra, dont l’augmentatif est...

minestrone!

Le minestrone, c’est donc, étymologiquement, un plat servi à table, mais, considérant l'augmentatif, bien conséquent, bien consistant…!

Un VRAI plat, quoi!


ah oui, consistant le minestrone...


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Nous devons ici interrompre le blog pour une annonce personnelle:

Son papa signale à Stromae qu'il est aux toilettes et aimerait terminer en paix.

Merci de votre compréhension.
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Vous savez certainement que le bolchevisme (ou bolchévisme) désigne ce courant politique révolutionnaire marxiste né en Russie à l’aube du XXème siècle, et dont Lénine (1870-1924) fut l’un des principaux artisans.

Les bolcheviks (большевик), c’était les majoritaires ; littéralement ceux qui avaient la majorité au congrès: le russe большевик (“boljchiévik”) provient de большинство (“boljchinstva”): « majorité ».

S’il y avait des majoritaires, il y avait forcément aussi les autres, les minoritaires: les mencheviks!
Menchevik (en russe меньшевик) vient de меньшинство (“minchinstva”: « minorité »).

Vous l’aurez compris: меньшинство provient bien de notre racine *mei-2, passée du proto-indo-européen au russe par, par???

Mais oui, par le vieux slavon d’église! (encore appelé vieux-slave liturgique) мьнии (“mĭniji”): “plus petit”.

Vieux slaves liturgiques


Lénine lors du 2ème anniversaire de la Révolution d'Octobre.
A leur air enjoué, on dirait qu'ils avaient déjà tout compris...
Eh oui: les révolutions, c'est comme la vodka, c'est chouette
sur le moment, mais très très dur quand on dégrise...


Enfin, terminons ce chapitre avec …

seconde!

Qui nous arrive tout droit (ou presque) d’une racine proto-indo-européenne qui pourrait se traduire par “suivre”…

Et qui est franchement intéressante…

Ah, si vous saviez les mots usuels qu’elle nous a donnés, que JAMAIS nous ne soupçonnerions d’être cousins…!!

Mais patience! Nous la découvrirons ensemble dimanche prochain!




D’ici là, TRES bon dimanche, bonne semaine à toutes et tous, et...

A dimanche prochain!






dimanche 2 février 2014

A la bonne heure!




"À la bonne heure ! s’écria Coconnas, et voilà qui est parler ;
vous avez raison, Monsieur, la parole d’un gentilhomme vaut de l’or, […]."

Alexandre Dumas, La Reine Margot


Bonjour à toutes et tous!


On continue!

Dimanche dernier, c’était année, saison


En ce dimanche on parlera - notamment - du mot heure!



Les Très Riches Heures du Duc de Berry:
Le Calendrier. Le Mois d'Août.


... derrière lequel se cache la racine proto-indo-européenne…


*yēr-

Je vous en avais déjà touché un mot: le mot heure a, via le proto-indo-européen, quelques cousins intéressants…

*yēr- c'était non pas l'heure, mais l'année, ou la saison.

Racine dérivée elle-même d'une racine *yeh1-, qui ne signifiait rien d'autre que "faire".

- Faire?? Mais enfin, mais quel est le rap...?
- [soupir] Oui oui, j'y arrive!

Puisqu'elle était basée sur *yeh1-, on suppose que le sens original de *yēr- devait être "ce qui fait".

"Ce qui fait QUOI?" me direz-vous!
Eh bien: un tour complet, un cycle.
C'est du moins ce qu'on pourrait déduire, en toute logique:
Supposons une racine *yēr qui véhicule l'idée d'"année",
et basée sur une racine qui veut dire "
faire".
Sachant que *yēr devait ainsi vouloir dire, à l'origine, "
ce qui fait",
de quelle action pourrait-il s'agir? ("
qu'est-ce qui pourrait être fait?")
Cette racine aurait donc évoqué "ce qui fait un tour complet" ... du cycle des saisons...
Mais bon, si quelqu'un a une meilleure proposition?!

Une forme suffixée en *o- de *yēr-: *yēr-o-, a donné *jēram en proto-germanique, qui désignait l'année.

En vieil anglais, *jēram est devenu ... gēar, pour naturellement devenir l'anglais... year!
L'année.




- Et donc notre français heure est un cognat de l'anglais year! Mais c'est diiiingue!
- Calmez-vous, Marie-Sophie.
Vous comprenez à présent pourquoi je n'avais point parlé de l'anglais year au moment où je vous contais l'étymologie de année ; il valait nettement mieux attendre que nous passions à celle du mot heure...
Eh oui, heure et year sont très étroitement apparentés...

Mais poursuivons sur heure...

Alors que *yēr-o- allait donner year, une autre forme suffixée, mais cette fois sur la racine au degré o (où donc le e original se transforme en o): *yōr-ā-, se dériverait dans le grec ancien ὥρα, hôra: « division du temps », qui correspondrait, pour faire simple, à notre français saison.

Ouaip...
Les Heures (en grec ancien Ὧραι, Hōrai) - et notez la majuscule initiale - ne désignaient pas, à l'origine, les divisions du jour, les heures comme nous l'entendons, mais bien celles de l'année: les saisons!

Dans la mythologie, les Heures étaient (quelques-unes) des (très nombreuses) filles de Zeus, qu'il avait eues de Thémis.

Thémis? Mais oui, vous la connaissez, Déesse de la Justice, de la Loi divine, c'est elle que l'on représente toujours comme "La Justice".

Thémis

Mais revenons à nos Heures:
Au début, il n'y en avait que trois! Car il n'y avait que trois saisons: le Printemps, l’Été et l'Hiver.


Les Heures


- Ah bon? Et alors, les feuilles, elles tombaient quand???
- [re soupir, long soupir]

Ce n'est que par la suite que l'Automne s'est individualisé dans le calendrier grec, et est devenu une saison à part entière!
Et hop, une quatrième Heure est apparue...

Et puis, les Heures, quand les Grecs finirent par découper le jour en douze parties égales, en vinrent à présider à ces nouvelles divisions de la journée...
Leur nombre passa donc, à cet effet, de quatre à douze...

C'est ainsi, Petit Scarabée, que les Heures se sont transmises à nous, par l'intermédiaire du latin, pour devenir les heures, avec un h minuscule...

Sur le grec hôra nous avons créé, outre "heure", horaire, horloge, certes.

Mais aussi... horoscope.

Horoscope, du latin horoscopus, emprunté au grec ancien ὡροσκόπος, hōroskopos, composé de ὥρα, hōra et de σκοπός, skopos (« observateur, spectateur »).

Ce qui correspond bien au rôle des astrologues de l'époque, qui observaient la position des astres au moment de la naissance d'un enfant, sur laquelle ils se basaient pour prédire de quoi la vie du nouveau-né serait faite.

Oh, moi, vous savez, comme tous les capricornes, je ne crois pas à l'astrologie...

C'est tout moi, ça!


De la même racine *yēr- provient l'allemand Jahran »), mais aussi - spécialement pour quelqu'un qui se reconnaîtra, et à qui je souhaite de brillantes notes à ses examens de tchèque - le tchèque jaro qui désigne toujours une saison, mais cette fois pas n'importe laquelle: le printemps!

(il y a aussi le tchèque guevara, qui s’inscrit plus dans l’idée de “révolution” que celle de “cycle”.)


Allez, on continue!
Vous l'aurez compris, en ce blog on est passé de l’étymologie de année à celle de saison,
puis de la saison au mois,
du mois à la journée...

Cette fois, passons donc, après, les heures, en toute logique, aux minutes!

- Eh ho! Et semaine??
- Mmmmh?
- Ben ouais quoi! T’as parlé de mois, de jour, mais pas de semaine!!!
- Et CA (voir Une semaine en septembre...), c’est pour les Gagaouzes, peut-être?

D’autres questions?


Gagaouzes


Or donc: minute!

La racine proto-indo-européenne sur laquelle s'est créé le mot, c'est...

Oh, on va la garder pour dimanche prochain, non?

Ah ben oui...




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très bonne semaine, et vous propose donc de nous retrouver...

... dimanche prochain!



Frédéric


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